CHAPITRE III

Les jours gouttaient comme la pluie qui commence. Depuis deux sommeils et deux veilles, Lorin attendait sur le promontoire. L’air était imprégné de senteurs aigres, qui le faisaient larmoyer et déglutir sans cesse. D’autres grognements avaient percé l’épaisseur ouatée de la brume, mais aucun prédateur n’avait fait mine de montrer le bout de ses crocs.

Pour l’instant, la brume ne semblait guère affecter ses sens. Il n’avait pas faim : à une centaine de pas à droite du tertre de rochers s’élevait une plante caparaçonnée de corne osseuse, dotée de fruits dont le noyau battait comme un cœur. La pulpe écarlate avait une saveur à la fois sucrée et salée, mais le goût n’était pas désagréable. Au bout d’une minute, le noyau cessait de palpiter. Lorin avait hésité avant de croquer le premier fruit. Il y avait beaucoup de chances qu’il soit empoisonné. Mais des noyaux morts et desséchés jonchaient le pied de la plante, preuve que des animaux ou des hommes s’en nourrissaient.

Au début, il avait cru que parler le réconforterait, empêcherait ses pensées de se dissoudre dans l’oubli. Mais la voix que lui renvoyait la brume prenait des inflexions insolites, étrangères, comme si quelqu’un, quelque part, répétait ses paroles afin de l’effrayer.

« Ma langue est devenue une ennemie », avait songé Lorin à ce moment. À quelques heures de là, de faibles détonations éclatèrent. Elles provenaient de partout et de nulle part à la fois.

« Les champignons commencent à éclater. »

Il se mit à pleuvoir rouge, comme si les nuages saignaient. Lorin se réfugia sur son banc de rochers. L’eau ruisselant de sa chevelure noire sur son visage était acide. La plupart des gouttes ne mouillaient pas, elles se contentaient de rouler comme des billes de mercure à la surface de sa peau.

Peu après, ses yeux se fermèrent, et il rêva que le labyrinthe proliférait, colonisant tout son corps à la manière d’une maladie de peau. En vain, il tâchait de contenir l’invasion de lignes noires avançant telles des colonnes armées sous son épiderme. D’abord le cou, le torse, les épaules. L’extension du tatouage débordait sur les mains, le dos et les bras. Il se demanda avec angoisse comment il allait faire, désormais, pour découvrir la sortie du labyrinthe. Comment retrouverait-il l’itinéraire suivi par la tribu ? Quand il abaissa les yeux, il vit son corps entièrement recouvert. Et le rocher, lui aussi…

Il se réveilla en sueur, pour s’apercevoir que quatre sangsues avaient collé leur bouche vorace sur ses jambes. Il les arracha et les jeta avec dégoût. Quatre cicatrices s’étoilaient sur les mollets.

D’autres bruits de déflagrations lui parvinrent, amorties par les nappes de brouillard. Il se rendormit sur-le-champ. Cette fois, le rêve fut plus pénible, et, lorsqu’il en émergea, six larves ballottaient contre ses mollets. Bientôt, il se rendit compte que chaque série d’explosions était suivie d’une période de somnolence à laquelle il ne pouvait résister. Après chaque réveil, les cicatrices en étoiles étaient plus nombreuses. Lorin se sentait vidé peu à peu de sa vitalité. Déjà, il n’avait plus la force d’écraser les parasites sous ses talons, et il se contentait de les rejeter au bas du rocher d’une main molle. Ses gestes lui paraissaient ralentis, comme s’il se mouvait à travers une eau épaisse. D’autres fois, au contraire, le temps se transformait en torrent qui rugissait autour de lui sans l’emporter. Les jours passaient alors en secondes.

La nuit apportait d’autres surprises.

Très vite, il s’aperçut qu’il revivait ses rêves l’un après l’autre, mais en sens inverse : d’abord celui de la veille, puis celui de l’avant-veille, puis celui de l’avant-avant-veille. Et ainsi de suite, de plus en plus vite, jusqu’à ce que tous les rêves d’une année passent en une nuit.

Ces rêves interminables où il s’enlisait l’épuisaient. Si une bête sauvage décidait de l’attaquer, il serait dans l’incapacité de se défendre. Des accès de crainte sourde le tenaient pelotonné, les bras noués autour des genoux.

Il essayait de résister au sommeil. Mais il lui était impossible d’évaluer l’écoulement du temps : la grisaille vaguement lumineuse ensevelissait les jours et les nuits dans son uniformité. À l’exception du banc de rochers, il n’existait aucun repère fixe auquel raccrocher ses pensées. La brume gommait toute forme, diluait la moindre ébauche de raisonnement. Cette sensation était la pire de toutes. Lorin regrettait amèrement de s’être attiré les foudres du Conseil. Maudite curiosité qui le ramenait toujours à songer aux Vangkanas…

Une à deux fois par génération, des Vangkanas de complexion mystique, qui trouvaient leur existence stérile, désertaient leur emploi pour essayer de s’intégrer à un clan. Des Escopaliens pour la plupart, désireux de retrouver la vie saine de la simplicité et du dénuement, loin des machines. La plupart repartaient au bout d’une semaine, vaincus par la vermine. De toute façon, Assoudim ne voulait pas d’Escopaliens. Eux non plus n’aimaient pas la science. Mais ils croyaient en un livre, et lire était déjà une preuve d’asservissement au progrès, une porte ouverte sur la licence.

Certains pêcheurs de fer, dans d’autres clans moins rigoureux, s’étaient convertis à l’escopalisme. Il leur était interdit de chanter, de participer aux danses, de fumer et de boire. Les femmes devaient cacher leurs jambes, leurs seins et leurs cheveux. Elles avaient des périodes « sacrées » où il était interdit de les toucher. Ils n’avaient pas de pasteur, mais tenaient des séances dans un temple de bambou, et lisaient tous les sept jours des passages de leur livre sacré. Assoudim avait proscrit ce livre dans l’enceinte du village. Dans les fêtes qui réunissaient les clans à chaque fin de la saison des lancements, les Escopaliens faisaient bande à part pour prier ou discuter de leur bible. Lorin trouvait cette attitude incompréhensible ; la naissance de Felya ne posait aucune discussion : cela était, voilà tout. Dans quel but marquer dans un livre des choses qui soulevaient d’âpres disputes ?

Il avait été abordé par un des leurs, une vieillarde d’une extrême laideur, qui vénérait une Vierge Vangke ou une Notre-Dame de Fraad, il ne savait plus. Elle lui avait confié les principes essentiels : couvrir sa nudité, ne pas médire des gens, ne pas voler, croire à la fin du monde où les méchants seront punis et les bons récompensés. Lorin était resté sceptique. En dépit de ses efforts, la notion d’enfer lui demeurait étrangère. On lui avait appris que les gens n’étaient pas méchants ou bons de nature, mais les deux à la fois ou successivement, et que la vie se chargeait de doser le bon et le mauvais dans chaque action. Aussi, cela n’avait pas grande importance. La vieille ne cessait de parler d’amour, pourtant il était visible qu’elle n’aimait personne hormis elle-même.

Dans d’autres villages, on s’était surtout converti à cause du prix excessif qu’exigeaient les hommes-médecins et les désenvoûteurs en échange de leurs services. La bible chassait les démons et les cors aux pieds, et il n’était pas besoin de payer en chèvres ou en porçonnets, les prêtres en noir ne requéraient qu’un peu de travail en compensation. Assoudim avait réagi en proposant d’instituer, une fois l’an, une journée où les services seraient gratuits. Les autres clans avaient refusé. Assoudim avait haussé les épaules en soupirant, mais, chaque année, le nombre de conversions augmentait. Viendrait le temps où les Escopaliens seraient majoritaires.

« — Rappelez-vous mes paroles, avait-il dit aux chefs qui souriaient. Un jour prochain arrivera où vous ne danserez plus, ni ne fumerez, ni n’aurez le droit d’honorer vos femmes à la lumière du jour. »

Assoudim l’avait rêvé, et ses rêves ne le trompaient jamais.

*

Au terme d’une nuit où il n’avait rêvé que de fontaines de lait et de montagnes de noix de coco, Lorin trouva au pied du rocher un chapeau de champignon retourné, au creux duquel reposaient des masses charnues évoquant des jaunes d’œufs. Lorin considéra ce présent avec étonnement. Il n’avait vu personne déposer le colis. Encore moins d’êtres humains, depuis son arrivée.

En tout cas, le cadeau était le bienvenu. Les fruits à cœur palpitant lui provoquaient des coliques épouvantables. Du reste, il n’en restait presque plus et il était obligé de se rationner.

Les masses jaunes avaient un goût et une consistance de coquillages. Lorin s’en gava. Puis il se demanda si le champignon était comestible. Il le porta à ses narines pour le humer.

— Non !

De surprise, il lâcha le champignon qui s’abîma dans la vase. Mais le champignon était devenu le cadet de ses soucis. La lande était habitée !

— Ne pars pas !

L’exclamation avait jailli spontanément. Cela faisait un siècle qu’il se tenait sur ce rocher, guettant l’appel de Diourk qui ne viendrait peut-être jamais, ou qui avait peut-être retenti, des années plus tôt, dans un de ces moments où le temps s’emballait. Il devait parler, même au membre d’un clan étranger. Il dévala son rocher et clopina là où lui avait semblé provenir le cri aigu ; eut le temps d’apercevoir la silhouette féminine se découpant en ombre chinoise sur un voile de brume, avant que celle-ci ne se referme sur elle, comme un rideau.

— Attends ! hurla encore Lorin.

Il fit quelques pas, trébucha et tomba face contre terre. Lorsqu’il releva la tête, la silhouette avait disparu. Un immense désespoir comprima sa gorge, et il demeura prostré sur le sol. Enfin, il se redressa et revint vers son rocher en traînant les jambes. C’était fini, elle ne reviendrait plus, il lui avait fait peur avec sa brusquerie.

« Allons. Ce doit être une fille d’un clan de pêcheurs, ou même une tailleuse de sel. Ou pire, une sorcière. Qu’est-ce qu’une jeune fille ferait ici, si ce n’est pour des motifs inavouables ? Ou bien, ce n’est qu’une simple illusion provoquée par les vapeurs. »

D’autres hypothèses défilèrent : les chimères hantant la lande avaient pris la forme d’une jeune fille afin de l’attirer dans un piège… Toutes ces suppositions pouvaient être vraies, ou encore toutes fausses. Il devait cesser d’y penser. Assoudim l’avait déjà mis en garde contre ces réflexions qui ne cessaient de croître dans sa tête, sans direction, comme un lierre tenace repoussant sans cesse.

« — Arrête de te poser des questions, lui répétait-il. Ton esprit est un puits sans fond. Pourquoi t’acharner à jeter des choses dedans ? Apprends à lier les branches de tes pensées à ce que l’on t’enseigne. Ainsi, tu pousseras droit. La lumière peut-elle sortir d’un puits ? »

Lorin avait convenu que non. Mais ses pensées ne lui appartenaient pas. Elles s’imposaient à lui, pesant chaque phrase que les anciens lui disaient. Et chaque question devenait brûlure. Avant, il ne cessait de demander des éclaircissements :

« — Si Fraad et la géante Lossheb sont le jaune et le blanc de l’œuf primordial, qu’en est-il des autres étoiles ? »

Il s’était vite rendu compte que ses questions irritaient ses tuteurs, au point qu’à la fin ils s’emportaient : « – Pourquoi ces si ? Cela est, un point c’est tout. De telles questions ont amené des démons tels que les Vangkanas à dominer la nature. Les Vangkanas sont nés du néant, il n’y a pas d’autres mondes. »

Lorin n’avait osé poursuivre, car il avait failli se trahir en parlant des étoiles dans le ciel nocturne : seuls les Vangkanas avaient parlé des étoiles comme de soleils de même nature que les Felyanes, Fraad et Lossheb. Ils venaient de « systèmes » qu’ils appelaient Jolan’Duo, Ast Firy ou Souab, et noyaient leur ennui et leur « mal du pays » dans l’alcool.

« — Tu as du bol de pas avoir à renouveler ton contrat, nasillait d’une voix pâteuse une Vangkana aux cheveux calamistrés à un compagnon, qu’elle avait emmené dans les buissons entourant la base. Pour moi, le retour sur Fraesir ce sera pas avant deux ans, à moins de choper une de ces saloperies de mycétomes. Les marées de lumière, elles me manqueront pas, tu peux me croire ! Tant que les bureaucrates d’en haut ne décideront pas d’installer un magnétolanceur, les tankers continueront à exploser. On en a marre de renouveler le miracle à chaque lancement. En plus, on se fait engueuler quand ça foire ! Avec les guimbardes qu’ils nous refilent, je voudrais les y voir. »

Lorin s’était éclipsé sans faire de bruit. Il n’avait rien de commun avec ces hommes qui insultaient la nature en la saccageant et en volant la terre de ses richesses ; un jour, celle-ci mourrait d’être tant dépouillée. Il ne saisissait pas toujours les propos de ces hommes et de ces femmes qui traînaient leur mélancolie autour d’entrepôts bâillant à tous vents. Beaucoup parlaient une langue inconnue, ou possédaient un accent à peine intelligible. Mais il comprenait assez pour avoir saisi que, derrière ces Portes de Vangk dont il ignorait tout, tournaient des centaines ou des milliers de mondes comme Felya. Certains n’avaient qu’un seul soleil pour les éclairer. L’entre-mondes mitraillé d’étoiles était vide et noir comme la nuit.

Lorin avait beau savoir que tout cela était faux, les témoignages glanés au hasard étaient troublants. Ces hommes venaient de l’autre côté de la coquille céleste, peut-être avaient-ils eu connaissance…

Il secoua la tête en soupirant. N’apprendrait-il jamais ? Les Vangkanas n’avaient rien à lui inculquer. Si Assoudim l’avait envoyé méditer dans la lande des fumées, ce n’était pas sans raison. S’il résistait aux bouffées nocives des champignons, il serait sauvé. En ce sens, les pensées virevoltant sous le chaudron renversé de son crâne agissaient comme un signal d’alarme. Les champignons se nourrissaient des gaz toxiques des vaisseaux de fer. Ils enflaient en condensant des vapeurs délétères jusqu’à éclater, libérant la partie néfaste des individus sur le point de mourir. C’est pourquoi ce lieu était si souvent choisi par les sorciers pour leur sombre commerce.

Lorin se hissa sur son rocher et n’en bougea plus. Il se laissa aller à des méditations sur le devoir d’obéissance, mais les sermons intérieurs qu’il s’adressait sonnaient creux. Ses membres s’agitaient, exacerbant son humeur. Il lui fallut admettre que l’image de la jeune fille perturbait sa fermeté.

— Je ne dois pas me laisser troubler, marmonna-t-il. Une fois le clan retrouvé, je me marierai avec une fille qui voudra bien de moi. Puis je lui ferai des enfants mâles, ainsi qu’il est souhaitable. Les mauvaises pensées n’auront plus de prise sur moi.

Il espérait que ses fils n’auraient pas trop de curiosité, cette tare qui lui avait valu tant d’ennuis.

Au cours de la journée, il essaya de se concentrer sur des pensées positives. Son esprit revenait toujours à la silhouette entrevue. Très vite, il ne put plus tenir et se décida à partir à sa recherche. Tout en sachant que ses efforts resteraient vains.

« Elle est partie maintenant, je ne la retrouverai jamais. Et quand bien même ? Nous ne savons rien l’un de l’autre. Si elle avait voulu lier connaissance, elle aurait répondu à mon appel. Si je la rattrapais, elle s’enfuirait sitôt m’avoir aperçu, et je devrais la contraindre à m’écouter… »

Il freina ses pensées qui s’égaraient une fois de plus. L’idée de brutaliser une fille, même une fille du peuple du sel, révulsait son estomac ainsi qu’un fruit trop vert.

Il se mit à faire des cercles de plus en plus larges autour du promontoire, en prenant garde de toujours avoir en tête son emplacement. S’il le perdait, il serait condamné à errer à l’aveuglette dans la mer de brume.

Il dut abandonner. Les sangsues l’avaient tellement affaibli qu’une simple marche suffisait à l’exténuer, et cet épuisement entamait son moral. Il ne devait penser qu’au voyage qui s’annonçait.

Un instant de panique le saisit quand une voix s’éleva :

« … enir !… inze… ours ont pass… »

La voix fantomatique avait peine à percer le silence ouaté, mais Lorin l’aurait reconnue entre toutes.

— Diourk ! hurla-t-il d’une voix rauque, qui se brisa à mi-chemin.

Une quinte de toux le plia, et il se morigéna : il n’avait pas parlé depuis des jours, des semaines ou des mois. Il clopina dans la direction approximative de la sortie de la lande des fumées. En chemin, il croisa la forme torturée de l’arbuste qu’il avait eu la tentation de sauver. Désormais, cette peine se révélait superflue. La plante était morte, ainsi que le corail qui avait sporulé ailleurs. Lorin serra les poings, saisi d’une bouffée de colère aussi brève qu’inexplicable.

— Par ici ! cria Diourk non loin de là. Guide-toi au son de ma voix !

Quelques instants plus tard, Lorin émergeait de la cuvette. Son frère se précipita pour le soutenir. Il paraissait très excité. Ils remontèrent vers la zone de lancement. Après une seconde de délibération intérieure, Lorin décida de ne pas lui parler de la femme entr’aperçue. Cela n’avait été peut-être qu’un mirage, après tout, un effet des vapeurs vénéneuses.

— Cela fait cinq jours que je t’appelle, lui annonça Diourk d’entrée. Cinq jours, tu te rends compte ? Ce que tu as maigri ! As-tu vu des monstres, là-bas ? Est-ce que tu as réfléchi sur…

— Je suis fatigué. J’aimerais dormir au village.

L’expression de Diourk se renfrogna.

— Des pêcheurs du clan d’Éodim m’ont raconté que les Vangkanas ont noyé le bas-marécage pour essayer de bloquer notre clan. Je l’ai constaté de mes yeux. Ils avaient peur que d’autres tribus suivent notre exemple. Mais Assoudim s’est méfié, et ils sont tous partis avant l’aube. Deux heures après, le niveau de l’eau avait monté de cinq pouces. Tous les chemins sont embourbés.

— Mais, on ne peut plus les suivre, maintenant ! s’exclama Lorin en empoignant le bras de Diourk.

Ce dernier plissa les paupières.

— Nous mettrons plus de temps à les retrouver, mais ça ne change rien sur la nature de l’épreuve. Ton séjour dans la lande des fumées de rêve n’en était que la première partie.

Lorin s’accroupit et passa une main sur son visage.

— J’aimerais revenir tout de même au village, murmura-t-il. Voir une dernière fois le vieil élardier.

À contrecœur, Diourk grimaça un assentiment.

Ils traversèrent l’aire de lancement sans un mot. Effectivement, le marais atteignait les cylindres de pierre grise servant de contreforts au pas de tir. Diourk essaya de lui arracher des renseignements sur la lande des fumées, mais il manifesta son incrédulité quand Lorin lui affirma qu’il avait survécu deux semaines en mangeant les fruits palpitants d’une plante enveloppée de corne.

— On dirait que tu es déçu que je ne me sois pas fait dévorer par un monstre garni de crocs. Au lieu de ça, des sangsues rampantes, longues comme ma main, m’ont aux trois quarts vidé de mon sang. Il me faut avouer que cela manque de panache.

Ils ne s’arrêtèrent que brièvement pour manger, mais une demi-journée leur fut nécessaire pour revenir à l’emplacement du village. Les chemins longeant la rive de la baie avaient été débordés par des coulées de vase collante, et il leur fallait sinuer, sauter de caillou en motte d’herbe. Des amas de mousse brune grouillant d’insectes flottaient à la dérive.

Ils longèrent un canal inondé, où seules parvenaient à surnager des fleurs de kamalams grosses comme des têtes. Diourk embrassa le paysage.

— Bientôt, tout cela sera le domaine des cormes, des pins-fougères et des anémones de boue.

— Il ne servirait plus à rien de laisser les canaux submergés. Les Vangkanas ne peuvent pas pénaliser les autres clans de pêcheurs, sinon eux aussi partiront.

Ils arrivèrent à la nuit tombée, délogeant un couple d’anases qui s’envolèrent dans un concert de coin-coin mécontents. Fraad s’était dissimulée derrière son compagnon rouge qui s’épanchait, déteignant dans l’eau glauque du marais. Au loin, de l’autre côté de la baie, les lumières électriques du cosmodrome semblaient une nébuleuse échouée sur la terre, se reflétant dans la mer.

— Chaque point de lumière est un démon, grommela Diourk.

Lorin n’avait pas la volonté de le contredire. Ses sentiments sur les Vangkanas se brouillaient dans son esprit. Aucune curiosité à leur sujet ne l’habitait plus. Ceux-ci s’étaient comportés en ennemis. Ils avaient trahi le clan. Les anciens avaient raison.

Diourk s’arrêta et tendit l’index.

— Voici le village.